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Un nouveau modèle d'école jésuite aux U.S.A.

Il y a quinze ans à Chicago, John Foley, un éducateur jésuite chevronné, créa la Cristo Rey Jesuit High School pour aider les jeunes défavorisés issus de foyers à faibles revenus et les étudiants immigrés

Dans l’entrée lumineuse et spacieuse du bâtiment abritant la Cristo Rey Jesuit High School (École du Christ Roi) à Minneapolis, à travers la claire-voie, deux portraits regardent la foule des jeunes gens allant et venant à leurs différentes activités. Ces deux portraits sont ceux d’importants personnages internationaux au passé militaire. L’un est celui d’un chef religieux de la Renaissance. L’autre est une figure politique contemporaine. Les deux ont démontré avoir eu un grand « souci pour les jeunes âmes ». L’un est notre père Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus. L’autre est le général Colin Luther Powell qui a mené une carrière hautement distinguée au service du gouvernement des États-Unis en tant que conseiller à la sécurité nationale, chef d’état-major des armées et secrétaire d’État. Comment en est-on arrivé là ? Des mouvements hétérogènes ont convergé grâce à la Providence de Dieu, pour créer « cet inattendu partenariat ».

En 2005, les jésuites de la province du Wisconsin ont décidé d’établir dans le sud de Minneapolis une nouvelle école secondaire suivant le modèle du Cristo Rey, pour servir une population luttant contre une pauvreté générationnelle et une immigration récente. Le quartier est un vrai mélange de populations : Afro-Américains, « Native Americans », Asiatiques, Hispaniques, et plus récemment des Africains de l’Est. Tout ce que partagent ces voisins, ce sont les effets de la pauvreté, de l’indifférence et du dysfonctionnement de la société. La Province du Wisconsin souhaita importer l’un des plus grands biens de la Compagnie, sa forte tradition éducative, pour aider cette communauté. Après une étude de faisabilité menée pendant un an par le père Eugene Donohue, le père David Haschka reçut la mission de fonder l’école.

La collecte des fonds pour la construction de la Cristo Rey Jesuit High School-Twin Cities, à Minneapolis, débuta sérieusement en décembre 2005 et le terrain fut acquis en juin 2006. Le bâtiment fut occupé en juillet 2007 et la première classe commença son orientation et sa formation en août 2007.

En octobre 2011, le général Colin Powell et son épouse Alma se sont joints au Provincial du Wisconsin, à l’évêque auxiliaire de Saint-Paul et de Minneapolis, au président du Leadership Foundations of America, au maire de Minneapolis, au gouverneur de l’Etat du Minnesota et à plus d’un millier d’invités, soutiens, contributeurs, personnels, étudiants, parents et voisins, pour inaugurer le bâtiment mis au service des jeunes défavorisés des villes jumelles. Ce fut un grand moment.

Mais quel est le modèle d’école secondaire de Cristo Rey ?

En 1994, le Provincial de Chicago, Bradley Schaeffer chargea John Foley, missionnaire chevronné et éducateur, de fonder une école secondaire jésuite pour aider la grande communauté immigrée mexicaine au prise avec la pauvreté dans le quartier de Pilsen et Little Village à Chicago. Ces familles ne pouvaient absolument pas s’offrir des études onéreuses dans une école privée. Alors le père Foley et ses collaborateurs ont fait appel aux entreprises locales pour fournir des emplois payés et non faire de la bienfaisance, afin d’aider les jeunes défavorisés à payer une éducation de qualité dans une école préparatoire.

Cristo Rey Jesuit High School ouvrit ses portes en septembre 1996. Maintenant, en 2011, on compte vingt-quatre nouvelles écoles secondaires catholiques dans vingt-deux villes américaines suivant le modèle établi par le père Foley à Chicago, et aidant exclusivement les étudiants immigrés issus de minorités à bas revenus.

Parmi ces écoles, les Provinces jésuites en soutiennent directement sept : deux à Chicago, les autres à Los Angeles, Denver, Baltimore, Minneapolis et Houston, et en soutiennent conjointement ou en supervisent quatre autres, à New­York, Cleveland, Sacramento et Birmingham. Tout cela eut lieu à une époque où la plupart des écoles catholiques des quartiers déshérités fermaient leurs portes à travers tout le pays.

L’élément original du modèle de la Cristo Rey est que tous les élèves participent à un programme commun de travail-étude, partageant des emplois de base dans des entreprises.

En théorie, quatre élèves se partagent un emploi à temps plein de manière à ce que chaque élève passe cinq jours pleins par mois dans l’entreprise. Leurs salaires, qui sont compétitifs sur le marché local, sont versés directement à l’école pour payer leurs frais de scolarité. C’est ainsi que les élèves sont capables de financer par eux-mêmes 75 % du coût total de leurs études et les écoles demeurent viables financièrement sans être trop dépendante de la philanthropie.

Une étudiante de Cristo Rey à son travail, dans un bureau d’étude pour avocats

Lors de la première année d’existence de la première école à Chicago, le père Foley et ses associés ont découvert un avantage éducatif inattendu de la part du programme travail-étude. Les filles et les garçons qui n’ont eu que rarement l’occasion de sortir de leurs quartiers, se sont ainsi retrouvés à entrer dans les immeubles de bureaux des quartiers commerçants du centre ville, et à s’asseoir derrière des bureaux où leur nom était écrit. Ils étaient traités en adultes et obtenaient de sérieuses responsabilités. Leur perception d’eux-mêmes, leurs capacités, leurs possibilités et leurs ambitions ont alors changé radicalement.

A une époque où l’échec scolaire était devenu la norme pour les jeunes pauvres des quartiers défavorisés issus de minorités, les élèves du père Foley commencèrent à obtenir de bons résultats, 90 % d’entre eux étant diplômés, ou admis à l’université. De même, à une époque où les écoles catholiques des quartiers défavorisés fermaient leurs portes à cause du manque de moyens, la Cristo Rey Jesuit High School de Chicago, parvenait à un équilibre financier. L’Eglise et la nation faisaient toutes les deux attention.

En 2001, des groupes d’éducateurs catholiques venus de Portland, dans l’Oregon, de Cleveland, dans l’Ohio, de Denver, dans le Colorado, de Los Angeles, et de New-York, se rassemblèrent à Chicago dans l’espoir de répéter le succès de l’école de Chicago. Ils représentaient les autres provinces jésuites, d’autres congrégations religieuses et diocèses. B.J. Cassin, un capital-risqueur à succès de la Silicon Valley, et sa femme Bebe, firent un don de 12 millions de dollars pour copier le modèle de la Cristo Rey dans d’autres villes.

Les Frères des Écoles Chrétiennes ont immédiatement créé à partir du même modèle à Portland dans l’Oregon, la De La Salle North High School. Vinrent ensuite en 2002 les jésuites de la province de Californie, qui prirent la responsabilité de la Verbum Dei High School qui tentait de s’imposer dans les environs de Los Angeles. Ils transformèrent l’école, qui n’était ouverte qu’aux garçons afro-américains, sur le modèle de la Cristo Rey. Et l’année suivante, la province du Missouri ouvrit la Arrupe Jesuit High School à Denver dans le Colorado.

Le Réseau de la Cristo Rey fut organisé formellement en 2003. Il est dirigé par le Bureau des directeurs, la majorité d’entre eux étant élus par les membres de l’école. Les membres du Réseau de la Cristo Rey sont des écoles admises chacune à leur tour par le Bureau. Chaque école membre accepte les dix critères d’efficacité. Ces critères incluent le fait que les écoles sont catholiques, qu’elles ne sont accessibles qu’aux familles à bas-revenus, et que les élèves participent au programme commun de travail-étude.

Le succès de ces écoles a vraiment été remarquable. Aux Etats-Unis, seuls 30 à 40 % des élèves issus de familles à bas­ revenus, appartenant à des minorités raciales ou d’immigration récente, sont diplômés. Concernant la promotion 2010, 100 % des élèves de la Cristo Rey ont été admis à l’université.

Concernant les élèves du Réseau de la Cristo Rey, promotion 2008, plus de 85% d’entre eux ont été admis à l’université, soit 30% de plus que la moyenne nationale. La majorité de ces étudiants sont les premiers de leurs familles à aller à l’université et à briser le cycle de la pauvreté générationnelle.

David Haschka, S.J.

Un témoignage

Ce qui suit est le témoignage d’une jeune afro-­américaine, Trinere Montgomery, qui lutte intensé­ment pour s’arracher du cycle de pauvreté générationnelle. Elle décrit ici son combat personnel.

Martin Luther King Jr. a dit un jour lors d’un di­scours : « j’ai été en haut de la montagne ». Moi aussi, je suis en route vers le sommet de la montagne, mais c’est comme si je grimpais sur les genoux. Je ne peux pas encore m’identifier aux paroles de Martin Luther King. C’est comme si mes allers et retours à l’école étaient toujours en montée, dans les deux sens, toute ma vie. En tant qu’aînée de famille, rien n’a été facile.

Pour comprendre mon parcours jusqu’à ce jour, imaginez que vous passez votre vie sur la route. Vous n’êtes jamais arrivée. Depuis la maternelle j’ai changé plus souvent d’école qu’on ne va au bureau de vote pour élire nos députés, chaque fois à cause de problèmes familiaux ! J’avais six ans lorsque ma mère quitta Chicago avec mon petit frère et moi­-même, laissant derrière nous mon père et les querel­les incessantes qu’elle avait avec lui. Nous sommes arrivés à Minneapolis, reçus chez un proche puis un autre jusqu’à mes neuf ans.

C’est à cet âge que mon vocabulaire s’enrichit de mots tels que ‘expulsion’, ‘incarcération’ et ‘dépendance’. Physiquement, ma mère s’occupait de moi ; cela n’allait pas trop mal. Mais affectivement, c’était rare. Cependant, vers 2000, cette vie ballotée semblait aller s’améliorant. Le ciel semblait s’éclaircir. Après plusieurs thérapies de groupe et passages par des centres d’accueil, ma mère semblait être remise sur pieds et, à une certaine époque, je me souviens même avoir été régulièrement à l’église. Notre maison à Eagan nous donnait de la stabilité : un réfrigérateur rempli, une chambre avec des jouets, et une mère at­tentive et aimante. Mais, malheureusement, cette montagne que je gravissais depuis le départ semblait devenir de nouveau escarpée.

En l’espace de quatre ans, Maman retombait dans ses anciennes habitudes. La différence, c’est que cette fois mes deux jeunes sœurs étaient témoins de cette dépression et dépendance, avec le désastre fi­nancier que mon frère et moi avions dû gérer toute notre vie. Malgré tout, ma mère essayait de faire de son mieux dans cette situation, et nous disait : « faites ce que je dis, et non pas ce que j’ai fait ». C’est alors que j’ai ressenti cette pression supplémentaire : il fal­lait que je donne le bon exemple à mes frères et sœurs. Bien que tentée d’y renoncer, j’ai décidé de continuer à gravir cette montagne.

Nous vivions à Robbinsdale, une banlieue nord fort éloignée, quand un ami de Mme Murphy (assi­stante de direction des admissions à l’époque), m’a apporté une brochure décrivant les « remarquables opportunités » de la Cristo Rey Jesuit High School, une école toute nouvelle qui impliquait de travailler dans des bureaux et autres choses de ce genre.

Y repensant, je me souviens être entrée dans un bâtiment à demi-achevé sans savoir clairement ce que je voulais. C’était la première opération portes­-ouvertes et ma mère et moi sommes arrivées en re­tard ! En visitant les lieux, j’étais sur les charbons ardents même si nous avons été accueillies par un homme portant non seulement un costume avec cra­vate, mais également un sourire aux lèvres. Il nous a accueillies en nous serrant fermement la main. Alors que je signais, Maman me demandait pour la énième fois quelque chose du genre : « T’es sûre de ce que tu fais ? ». En guise de réponse, j’ai simplement fait ‘oui’ de la tête, mais à ce moment là, je ressentais tout le contraire.

Une fois le programme d’orientation commencé, j’ai vite compris que la Cristo Rey était une école très structurée. Durant la première semaine, on nous a appris les bases du savoir-vivre en milieu profession­nel. Durant ces premières semaines d’école, je me sentais dégringoler la montagne mais, je ne sais trop comment, j’ai retrouvé prise et suis allée de l’avant.

Mon premier travail, c’était à Wells Fargo Home Mortgage, à un pâté de maisons de mon école. Je n’arrive pas à croire qu’ils aient pu faire confiance à une fille de quatorze ans comme moi. Je classais, co­piais, scannais et remplissais un nombre incalculable de documents relatifs aux prêts immobiliers, tout en insérant des données dans des tableaux et en produi­sant de nouveaux documents. J’étais très occupée et j’aimais cela.

En revanche, j’étais fatiguée par les longs dépla­cements quotidiens. Quand j’écoutais mes amies dé­crire leur expérience au lycée, j’avais l’impression que je ratais quelque chose. Alors, au début de la deuxième année, je me suis inscrite à la Robbinsdale High School. Mais, j’ai bientôt regretté la sollicitude et l’attention particulière que je recevais à la Cristo Rey. Même les bâtiments paraissaient sombres et dé­primants, comme une sorte de prison. Les élèves là-bas n’avaient pas vraiment envie d’apprendre. Je ne pouvais pas compter sur eux pour m’aider à faire mes devoirs. A la Cristo Rey, avec mes amis, on orga­nisait des sortes de « fêtes des devoirs » et des « ren­dez-vous d’études ». J’y suis retournée en janvier.

C’était vraiment dur à la Cristo Rey. Mais, avec le recul, je vois que je viens de loin et je peux dire en toute honnêteté que cela en valait la peine. La direc­tion, les professeurs, et les camarades sont irrempla­çables. Je travaille actuellement à la Basilique Sainte-Marie. Il me semble faire vraiment partie de l’équipe, m’occupant de la gestion des affaires d’une grande congrégation urbaine.

L’éducation est mon salut. Avoir grandi dans des circonstances malheureuses m’a préparée à aller de l’avant. Dans ma famille on ne pouvait compren­dre combien l’école est importante parce que per­sonne n’est parvenu à la fin de ses études. J’ai refusé de faire partie des statistiques des Afro-américains qui ne terminent pas l’université. Mon passé n’ est pas une excuse pour ne pas monter vers l’excellence. J’ai réalisé de nombreux objectifs dans ma vie. La Cristo Rey a été ma cordée. L’école m’a servi de guide en me menant jusqu’en haut de la montagne, me donnant les outils dont j’ai besoin pour entrer à l’université.

J’ai demandé à être admise à la formation d’in­firmière au Saint Scholastica’s College, au Saint Benedict’s College, et à la Saint Catherine’s University et j’ai déjà été acceptée à Saint Scholastica. Mon premier sommet sera un baccalauréat… Il y aura d’autres sommets. La Cristo Rey a vraiment été mon salut et je suis reconnaissante à Dieu et à tous ceux qui ont rendu cela possible.

Trinere Montgomery

Pour en savoir plus : www.cristorey.net