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Numériser l'école

Pour son 35° colloque, l’Association française des acteurs de l’éducation s’est interrogée sur l’école à l’ère du numérique. Cet outil pourrait devenir un véritable levier d’apprentissage sans pour autant détrôner les enseignants. À eux de s’en emparer réellement.

Article de Mireille Broussous paru dans ECA d’avril-mai 2013.

Le numérique représente-t-il une menace pour les enseignants ? Aucunement, a affirmé Denis Kambouchner, professeur de philosophie à l’université Paris-1, spécialiste de Descartes et de l’école, lors du dernier colloque de l’Association française des acteurs de l’éducation (AFAE), qui a eu lieu au lycée Faidherbe de Lille les 21, 22 et 23 mars dernier, autour du thème « Vers quelles organisations scolaires à l’ère du numérique ? ». Auteur avec Philippe Meirieu, professeur en sciences de l’éducation, et Bernard Stiegler, philosophe de la technique, de L’École, le numérique et la société qui vient, il a réaffirmé le rôle central des enseignants. Si le numérique permet d’accéder à toutes sortes de textes, à l’information, et propose de nouvelles ressources pédagogiques, la solitude devant la machine demeure. « L’ enfant a besoin de la parole de l’adulte, véritable médiateur d’un savoir auquel les machines lui permettent seulement d’avoir accès », a rappelé Denis Kambouchner. Dans l’environnement numérique, cette fonction de médiation est à réinventer. Il faut repenser le management au sein de la classe. « Avec le numérique, les élèves vont eux-mêmes chercher des connaissances », a souligné Jean-Marc Merriaux, directeur général du CNDP3, durant l’atelier « Manager les projets innovants dans l’établissement et sur le territoire ». Les jeunes étant souvent bien plus à l’aise avec le numérique que les enseignants, on s’oriente vers des formes de coapprentissage dans lesquelles l’enseignant pourra être amené à porter un regard nouveau sur ses élèves.

Et ce n’est pas tout : le numérique invite aussi à repenser le management au sein des établissements. « Il incite à fonctionner en mode projet, et là, le partage des informations devient essentiel », a expliqué Jean-Marc Merriaux. Comme toujours, dans ce mode de fonctionnement, il faut un (ou quelques) pilote(s). Parfois, c’est un thésard qui anime un projet au sein d’un établissement ; parfois, un préfet des études, comme Lucas Gruez, professeur d’ histoire-géographie, qui occupe cette fonction depuis deux ans au collège Albert-Samain de Roubaix, où le risque de décrochage est important. Convaincu de l’efficacité des cartes mentales pour s’approprier les connaissances, il voit aussi en elles une possible passerelle vers le numérique. Avec une classe de 4°, il a même conduit un projet ambitieux : la construction d’une imprimante 3D. Ce projet a fourni l’occasion aux élèves de faire des mathématiques, mais aussi du français -puisqu’il a fallu rédiger un « process book » - et a amené à faire travailler ensemble les meilleurs d’entre eux et les « décrocheurs » en puissance.

Avec le numérique, approche ascendante (bottom-up) et approche descendante (top-down) se complètent. « Le bottom up » facilite l’innovation. C’est ce qu’on constate en Finlande, où, jouissant d’une grande confiance, les enseignants prennent beaucoup d’initiatives autour du numérique », a fait remarquer Thierry de Vulpillières, directeur des partenariats éducation chez Microsoft.

Situation paradoxale

Si les textes incitent les établissements à développer un environnement numérique de travail (ENT), les projets tournant autour du numérique restent malgré tout liés à des initiatives individuelles. Il est vrai que « la formation des enseignants est le cœur du problème de leur développement à l’intérieur des établissements », comme l’a dit avec force Jean-Marc Merriaux.

Une fois ces projets lancés, voire aboutis, reste la question de leur interconnexion. Des structures existent : Le Café pédagogique, les centres académiques recherche-développement, innovation et expérimentation (Cardie) ou le réseau d’échange de savoirs professionnels en innovation, en recherche et en expérimentation (Respire). On pourrait même imaginer une ouverture internationale puisque, comme l’a fait remarquer Thierry de Vulpillières, « les questions que se posent les enseignants en matière de numérique, sont, grosso modo, les mêmes en France, en Egypte ou à Singapour ».

Pourtant, ces projets restent peu visibles. Les rendre visibles, c’est s’attirer un tel travail administratif que beaucoup de porteurs préfèrent rester dans une certaine forme de « clandestinité ». La situation est paradoxale, qui voit le numérique, culture du réseau, échouer à s’interconnecter...