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Le regard d'Anne Lauvergeon sur l'éducation

Extrait d’un entretien publié dans la journal Le Monde, daté du 31 mai 2012. Evincée d’Areva en juin 2011 après dix ans à la tête du groupe d’énergie nucléaire, Anne Lauvergeon reste la seule femme en France à avoir dirigé une entreprise de cette taille. Normalienne, agrégée de physique à 21 ans et ingénieur des Mines, elle porte un regard sans complaisance sur le système éducatif français. A lire sans faute ne serait-ce que pour sa drôle de référence aux... jésuites !

L’éducation est au cœur des préoccupations de notre société. Comment est-elle appréhendée par les entreprises ?

Les entreprises partagent cette préoccupation. Les compétences sont clés dans la compétition globale. Les compétences immédiates, c’est-à-dire dans les premières années après l’embauche, et les compétences ultérieures, afin de permettre les évolutions de carrière. Or que constate-t-on ? De nombreux jeunes sortent du système scolaire sans rien. Chaque année, ils sont 150 000 à sortir du secondaire sans diplôme et on comptabilise 80 000 étudiants sans qualification particulière.

Quel regard portez-vous sur le système éducatif français ?

Il fonctionne très bien pour l’excellence et bien pour tous ceux qui ont la capacité de poursuivre leurs études le plus loin possible. L’ambition de la France est forte. Elle vise à ce que 80 % d’une classe d’âge atteignent le bac et 50 % le niveau bac + 2. Mais notre système a du mal à tolérer les profils atypiques, les passages à vide, notamment à l’adolescence. Et comme l’échec est proscrit dans notre société, nous n’avons pas organisé de système de rattrapage. Or nous n’aurons jamais un système où 100 % des jeunes seront heureux jusqu’à 16 ans dans un enseignement généraliste.

Certes, il faut préserver l’idéal de maintenir le plus longtemps possible les jeunes à l’école, mais être pragmatique et considérer que, pour certains, ce n’est pas possible. Nous sommes horriblement normatifs. Nous préférons que des jeunes soient en échec et ne suivent plus plutôt que de faire des choses différentes pour eux. C’est une façon terrible de ne pas les respecter.

Lorsqu’on est un bon élève, on fait forcément un bac scientifique. Ne faudrait-il pas revaloriser la filière littéraire ?

Il y a soixante ans, c’était l’inverse. Nous sommes conformistes. Cela fait écho à la société française, marquée à la fois par un égalitarisme républicain et par le concours mandarinal, un modèle chinois importé par les jésuites au XVIIIe siècle : un grand concours national, les mêmes épreuves partout. En fonction de votre réussite, vous devenez mandarin ou pas.

Les inégalités de la maternelle se creusent de plus en plus. Si on veut défendre l’égalité des chances, il faut s’adapter à la réalité et reconnaître que les enfants qui ont moins de vocabulaire auront plus de difficultés à l’apprentissage de la lecture. L’école doit tenir compte de ces disparités et aider ceux qui auront a priori le plus de difficultés. Un enfant qui sent que ça ne va pas dès le début peut être un futur décrocheur si on ne l’aide pas immédiatement.

De quels pays le système éducatif français pourrait-il s’inspirer ?

Le système finlandais est attirant : ce n’est pas l’élève mais la classe qui est jugée. On juge la solidarité et les meilleurs élèves sont chargés de s’occuper de ceux qui sont à la traîne. Autre exemple : le Brésil. On y valorise ce que l’élève réussit et non pas, comme en France, ce qu’il rate. Je ne sais pas si cela vient du rapport à l’échec que nous avons en France en général ou si notre rapport à l’échec vient de notre système éducatif. Une chose est sûre : les deux se nourrissent l’un de l’autre. Regardez aux États-Unis : vous créez une entreprise, si vous échouez,