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L'éducation populaire, au centre de la mission éducative

Dans les Constitutions de la Compagnie de Jésus, Saint Ignace affirme clairement le caractère gratuit de l’éducation fournie par la Compagnie, ce qui garantissait l’accès à tous, quelle que soit leur situation économique. Est-ce encore possible aujourd’hui ? Alberto Messa, le secrétaire pour l’éducation (Rome), répond affirmativement en nous racontant l’histoire proche et lointaine des jésuites en matière d’éducation.

Introduction

La Compagnie de Jésus est très connue pour son apostolat éducatif et de nombreuses personnes identifient même les jésuites à leurs œuvres éducatives en oubliant les nombreuses autres formes de travail apostolique qui font avancer la Compagnie de Jésus. Cette identification est paradoxale si nous considérons que Saint Ignace et les premiers jésuites ne pensaient pas à fonder des écoles, mais qu’ils s’intéressaient aux apostolats itinérants, bien différents de l’éducation formelle. Cependant, une fois que les jésuites découvrirent le potentiel apostolique de l’éducation, ils adoptèrent avec beaucoup d’enthousiasme les collèges et les universités comme méthodes privilégiées et prioritaires pour réaliser la mission de la jeune Compagnie de Jésus. Pedro Ribadeneira sj exprime bien à travers ses paroles célèbres le sentiment de la Compagnie à ses débuts : « tout le bien de la chrétienté et du monde entier, dépend de la bonne éducation de la jeunesse » (Mon. Paed. I, p. 475). C’est cette conviction qui pousse les jésuites à faire du domaine de l’éducation leur apostolat prioritaire.

Lorsque Saint Ignace meurt en 1556, environ 35 institutions éducatives fonctionnaient déjà. Lorsque les jésuites furent supprimés en 1773, il existait environ 800 collèges et universités distribués dans le monde. Dans les Constitutions de la Compagnie, Saint Ignace affirme clairement le caractère gratuit de l’éducation fournie par la Compagnie, ce qui garantissait l’accès à tous, quelle que soit leur situation économique. Il est vrai que Saint Ignace décida que l’éducation primaire (enseigner à lire et à écrire) ne ferait pas partie de l’apostolat éducatif des jésuites pour des raisons purement personnelles vu que la Compagnie ne possédait pas les effectifs suffisants pour cette activité.

En 1814, la Compagnie fut rétablie et les jésuites rouvrirent et fondèrent de nouveaux collèges. Le cadre historique avait radicalement changé et les collèges avaient la nécessité impérieuse de couvrir une pension scolaire face à l’absence de donateurs aristocrates ou riches, et face aux demandes d’une bourgeoisie naissante qui recherchait à tout prix une éducation de qualité. Et bien que déjà dans le passé les collèges de la Compagnie se fussent acquis une réputation d’élitisme et d’exclusivité, car ils se chargeaient principalement de l’éducation de la noblesse et préparaient la bourgeoisie au service public, après la rétablissement, cette impression ne fut pas démentie et fut renforcée car l’absence de donateurs et les politiques éducatives souvent hostiles des états nationaux naissants exigeaient l’obtention de pensions scolaires.

Une tradition vivante : la Ratio Studiorum jusqu’à nos jours

Les premiers jésuites n’étaient pas des éducateurs au sens technique de l’expression, ils ne s’étaient pas préparés à fonder, diriger ou travailler dans des institutions éducatives. Cependant, ils avaient tous étudié dans de prestigieuses universités et ils connaissaient très bien la routine scolaire du point de vue de celui qui apprend. ; ils durent alors apprendre le métier du point de vue de l’enseignement, de la conception de programme, de la construction de collèges et de la préparation des classes. C’est ainsi que Saint Ignace le prescrit dans les Constitutions : « De même dans la façon d’enseigner la doctrine chrétienne et de s’adapter aux capacités des enfants ou des personnes simples, faut-il fournir des études compétentes. » (Const. 410)

En suivant l’esprit apostolique de la jeune Compagnie, les premiers jésuites assumèrent la tâche de créer un système éducatif qui pourrait répondre à sa finalité apostolique : « Afin que l’objectif de la Compagnie et des études soit d’aider les prochains dans la connaissance, l’amour divin et le salut des âmes. » (Const. 446) En 1559, après 50 ans d’expérience éducative et de différentes tentatives et discussions, la Ratio Studiorum fut finalement publiée comme document pour orienter l’apostolat éducatif. La Ratio définit les charges, le programme et les méthodes d’enseignement appropriés pour les collèges et les universités jésuites. La Ratio est un document dans lequel les jésuites incorporent les meilleures pratiques éducatives de l’époque en accord avec leurs critères apostoliques qui naissent à travers leur expérience spirituelle des Exercices :

1) le système d’enseignement de l’Université de Paris (modus parisiensis) que les premiers jésuites avaient suivi personnellement ;

2) d’importants éléments de l’humanisme italien de l’époque qui mettent l’accent sur la formation du caractère à travers le contact avec la pensée classique de l’antiquité.

Les jésuites introduisent également des éléments qui appartiennent spécifiquement à leur expérience apostolique et éducative grandissante. La Ratio maintient clairement le caractère apostolique qu’Ignace avait déjà mentionné dans les Constitutions : « Notre Compagnie dont un des principaux ministères est d’enseigner aux autres toutes les matières qui sont conformes à notre institut, afin qu’ils arrivent à la connaissance et à l’amour de notre Créateur et Rédempteur. » (Ratio Studiorum, Reglas del Provincial, n.1)

Le Concile Vatican II et la réponse de la Compagnie

Le Concile et les changements qu’il suscita dans l’Église constituent la toile de fond d’une étape qui perdure encore, riche en renouvellement et en créativité. Le P. Pedro Arrupe, nommé Général de la Compagnie en 1965, en plein Concile, appelle la Compagnie à entreprendre le chemin du renouvellement en suivant fidèlement et avec créativité l’expérience spirituelle d’Ignace. Arrupe invite à former des hommes et des femmes pour les autres : «  Notre cible et notre objectif éducatif sont de former des hommes qui ne vivent pas pour eux-mêmes, mais pour Dieu et pour son Christ ; pour Celui qui mourut et ressuscita pour nous ; des hommes pour les autres, c’est-à-dire qui ne conçoivent pas l’amour de Dieu sans l’amour de l’Homme ; un amour efficace qui a comme premier postulat la justice. » (1973, p.1) Ce nouvel accent posé sur la justice qui naît de l’amour du prochain constitue le nouveau référent de l’éducation de la Compagnie. Il est clair que nous n’avons pas préparé nos élèves à cette nouvelle tâche liée à la justice :

« Est-ce que nous vous avons éduqués pour la justice ? Êtes-vous éduqués pour la justice ? Je réponds : « Si, au terme « justice », et si à l’expression « éducation pour la justice » nous donnons la profondeur que l’Église lui a attribué, je crois que nous, les jésuites devons répondre en toute humilité ‘non’ ; que nous ne vous avons pas éduqué à la justice, telle que Dieu aujourd’hui l’exige de notre part. » (Arrupe, 1973, p.2).

Arrupe conclut : « Éduquer pour la justice cela veut dire éduquer pour le changement, former des hommes qui soient des agents efficaces de transformation et de changement. » (1973, p.8) La Congrégation générale XXXII l’exprime en termes familiers pour tout un chacun dans le Décret 4 : Notre mission aujourd’hui c’est le service de la foi et la promotion de la justice. La Congrégation générale XXXIII ajoutera que l’option préférentielle pour le pauvre assumée par l’Église fait partie intégrante de la mission de la Compagnie et doit donc apparaître parmi les exigences de nos nouveaux ministères. (CG 33, d.1, Partie II)

C’est dans ce contexte d’innovation qu’à lieu le renouvellement de l’éducation traditionnelle de la Compagnie et qu’apparaissent de nouvelles formes d’éducation, en particulier au service des plus pauvres. Des réseaux tels que Cristo Rey et Fe y Alegria, trouvent ici leur raison d’être dans leurs efforts d’offrir une éducation de qualité à ceux qui sont les plus marginalisés. D’autres modèles d’éducation fleurissent dans ce contexte, par exemple, le modèle des écoles « Nativity » aux États-Unis, les écoles pour les adivasis et les Dalits en Inde, la fondation d’écoles professionnelles SAFA en Espagne, les écoles du JRS dans les camps de réfugiés, et bien d’autres expériences. Certains de ces réseaux ou modèles précèdent le Concile et d’autres ne sont pas « jésuites » au sens strict du terme, mais ils ont tous en commun l’effort d’offrir une éducation chrétienne de qualité aux personnes les plus exclues. Tous ces réseaux ont trouvé durant l’étape qui a suivi le Concile une nouvelle force créatrice pour faire avancer la mission.

Il est vrai que l’éducation traditionnelle de la Compagnie s’est elle aussi transformée récemment, et les collèges ont fait de grands efforts pour incorporer des programmes qui rendent possible la formation à la foi et à la justice, recréant l’effort initial des premiers jésuites en faveur d’un accès qui ne soit pas conditionné par les circonstances économiques de ceux qui fréquentent l’école. Cela n’a pas été une tâche aisée, car de nombreux collèges ont dû affronter de nombreuses difficultés posées par les gouvernements qui se méfient de l’éducation privée et/ou chrétienne, et qui ont entravé les activités éducatives. De nombreux collèges ont servi les plus pauvres dès le début, mais ce sont les nouveaux modèles et les réseaux populaires qui expriment le mieux la nouvelle priorité apostolique de la Compagnie. Le P. Général Adolfo Nicolas SJ disait récemment à ce sujet : « Nous pouvons affirmer qu’aujourd’hui le nombre d’élèves défavorisés qui reçoivent une éducation de la Compagnie dépasse largement celui de ceux qui sortent des nos collèges traditionnels » (Nicolas, 2013, p.9). Cependant, les défis à relever pour offrir une éducation de qualité dans la tradition de la Compagnie de Jésus, sont énormes et exigent que nous cultivions une attitude créative et de renouvellement constant.

Je voudrais maintenant décrire brièvement trois défis prioritaires que l’éducation populaire affronte.

Une éducation de qualité

Le Forum mondial sur l’éducation qui a eu lieu à Dakar en 2000 soulignait que l’éducation de base était un droit universel et que l’enseignement doit être « libre, obligatoire et de bonne qualité. » Le document reconnaît que l’éducation de qualité est une priorité et que son absence affecte spécialement les plus marginalisés et les exclus. Il va sans dire qu’une mauvaise éducation pour les pauvres ne promeut pas une justice réelle et ne permettra pas aux plus marginalisés de surmonter leur exclusion. Ce défi de la qualité n’est pas étranger à l’éducation populaire que la Compagnie offre, d’autant plus lorsque le concept de qualité éducative est un concept dynamique qui implique une évolution constante, car ce qui hier était ‘de qualité’, ne l’est plus aujourd’hui face aux défis et aux contextes en constant changement. Nous devrons toujours avoir le courage d’innover, de recréer des modèles éducatifs qui puissent offrir réellement l’éducation de qualité à laquelle nous aspirons.

Un nouveau contexte mondial technologique

Sans aucun doute, comme la dernière Congrégation nous l’a rappelé : « la mondialisation et les technologies modernes de la communication ont ouvert notre monde et nous offrent de nouvelles opportunités pour proclamer avec enthousiasme la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ et de son Règne… » (CG 35, d.3, n.9). « Elles peuvent devenir des instruments puissants pour construire et soutenir des réseaux internationaux, dans le cadre de nos activités de plaidoyer politique, de nos activités éducatives, lorsque nous partageons notre spiritualité et notre foi. Cette Congrégation appelle les institutions de la Compagnie à mettre ces nouvelles technologies au service des marginalisés. » (CG 35, d.3, n.29)

Cet appel constitue un défi et une opportunité pour notre créativité apostolique. Il y a peu de temps de cela, en visitant une école pour adivasis dans un lieu éloigné, le défi devint évident. Alors que nous participions à une assemblée avec les élèves de l’école, j’en vis un qui utilisait un smartphone… Nos jeunes appartiennent réellement à une culture mondialisée et technologique… Ce défi est d’une telle ampleur, que le fait de ne pas l’affronter dans l’éducation populaire peut créer une nouvelle forme de marginalisation et d’exclusion : « Du point de vue de ceux qui sont en marge de la société, la mondialisation apparaît comme une force puissante qui exclut et exploite les faibles et les pauvres, et qui a augmenté l’exclusion pour des motifs de race, de caste, de religion ou de genre. » (CG 35, d.3, n.25) Pour pouvoir convertir la mondialisation et la technologie en opportunités pour une culture de solidarité, il devient nécessaire de renforcer le travail en réseau pour concevoir de nouveaux modèles éducatifs pour les marginalisés qui soient à même d’intégrer avec créativité le nouveau contexte et ses possibilités. Il devient urgent de trouver des modèles hybrides et en ligne qui puissent offrir aux marginalisés une éducation de qualité « où les câbles n’arrivent plus », tout comme dans certains endroits on offre une éducation où l’asphalte n’arrive pas.

Le défi de la mission et l’identité

De grands efforts ont été faits ces dernières années pour que nos institutions éducatives restent centrées sur et fidèles à leur mission apostolique. Ce défi devient encore plus crucial dans un contexte de sécularisation progressive des cultures, de l’expansion des réseaux et de la pression croissante pour que les institutions répondent à des résultats exaspérés de succès et de compétence. Il n’y a pas de doute que ce défi exige une grande créativité pour exprimer une identité ancrée dans la mission et dans nos racines chrétiennes sans fragiliser notre engagement d’offrir une éducation de qualité aux marginalisés sans distinction de race, de genre, de culture ou de religion.

Les efforts croissants déployés durant les dernières décennies pour offrir une éducation de qualité aux personnes les plus marginalisées dans le cadre de la tradition éducative de la Compagnie de Jésus ne font aucun doute. Cependant, l’ampleur et la nature des défis que l’éducation populaire affronte exigent le meilleur de notre créativité et de notre imagination.

José Alberto Mesa, sj, Secrétariat de l’éducation, Rome

Original espagnol, traduction Elizabeth Frolet