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Entretien avec le Père Kolvenbach

Entretien exclusif réalisé par Isabel Jubin, à Beyrouth le 31 octobre 2010

Isabel Jubin : Cher Père, nous n’avons pas oublié la visite du Père Général des Jésuites à Ginette en 2004 lors du cent cinquantième anniversaire de l’école. Aujourd’hui je vous rends visite pour la seconde fois à la Maison de jésuites où vous résidez à Beyrouth. Elle jouxte la prestigieuse bibliothèque Orientale.

Le Père Nicolas qui vous a succédé dans cette lourde mission- cette succession étant en soi une véritable révolution, puisqu’avant vous, si l’on excepte le cas très particulier du Père Arrupe, le Père Général meurent en poste – a déclaré récemment que l’Europe était un ensemble vieillot, sans dynamisme et sans espérance. Qu’en pensez-vous ? ( sourire du Père )

P-H Kolvenbach. : Cela ne m’étonne pas. C’est la réaction d’un Jésuite qui, bien espagnol, a toujours vécu et travaillé en terre de mission. Au Japon, aux Philippines. Là où les Chrétiens sont peu nombreux et très enthousiastes. En vérité, enthousiastes parce que peu nombreux. Ils se sentent la vocation de proclamer les merveilles de Dieu. Au Japon, les Chrétiens sont une petite minorité et le père Nicolas a toujours vécu en situation de mission. C’est la même chose en Inde, en Afrique. Par comparaison le vieille Europe n’a plus cette vitalité et se perd dans des discussions souvent marginales sans fin. On ne sent pas en Europe dans nos communautés, dans nos œuvres, nos collèges, le même élan et le même enthousiasme. On ne fait que fermer des collèges même si en France on le fait avec beaucoup d’élégance.

IJ : Où selon vous réside la vitalité de l’Eglise ?

P-H K. : Depuis la première communauté de Jérusalem, la vitalité de l’Église a été vécue dans des petits groupes où les croyants étaient unis, mettaient tout en commun autant que possible, célébrant l’eucharistie, louant Dieu et trouvant aussi, disent les Actes des Apôtres (2,47) un accueil favorable auprès du peuple entier. Depuis le concile, nous voyons naître tant de groupes de ferveur, tant de communautés de base dans les paroisses, tant de gens qui partagent l’Évangile, de nouvelles formes de vie consacrée et tant de mouvements poussés par l’Esprit. Au lieu d’y voir des cas exceptionnels, ne faut-il pas voir avec Jean-Paul II, la nouvelle Pentecôte ?

IJ : Qu’aimeriez-vous dire aux responsables des établissements Jésuites ?

P-H K. : Ayant le privilège de rendre visite à plusieurs établissements en France, j’étais heureusement frappé par le désir de ne pas considérer la tâche d’enseignant comme un simple métier mais comme une mission pleine de sens. Être professeur c’est être formateur, ce n’est pas quelqu’un qui va donner son cours et qui s’en va. Être enseignant c’est une vocation et pas seulement un gagne-pain ou un divertissement. D’ailleurs, beaucoup demandaient à être reconnus comme formateurs. Un mot revenait souvent : celui d’accompagnateur.

IJ : Comment entendez-vous cet accompagnement des jeunes ?

P-H K. : Lorsque pour devenir professeur, on vous imposait des cours obligatoires de pédagogie, je me rappelle comment nos enseignants nous ont appris à ne jamais nous mettre en face à face avec un élève, mais à nous mettre toujours à ses côtés afin qu’il sente comment il est compris et soutenu. Un de nos professeurs ne voulait même pas qu’on se parle à la deuxième personne : selon lui, le vrai pédagogue ne parle qu’à la première personne du pluriel : nous.

Cette attitude nous a semblé un peu naïve, et il faut reconnaître que facilement le lien personnel entre enseignant et enseigné qui est la raison d’être de toute éducation, se perd, car, cette position éducative se dissout, se fond souvent dans les contraintes de l’organisation, reste enfouie dans les méandres de la bureaucratie, les notes, les règlements, les programmes qui constituent autant de freins à un accompagnement souple et individualisé et qui par ailleurs exige une adhésion de tous. Bien sûr, il s’agit d’un idéal, voire d’un rêve mais qui mérite d’être rêvé pour la joie de l’enseignant et pour la maturation de l’enseigné.