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Elitisme : le mythe de l'excellence

Un excellent article de Dominique Salin sj. Comment ne pas souhaiter voir disparaître de tous nos documents la notion d’excellence qui est, finalement, si peu jésuite ! Ce texte est extrait d’une conférence donnée par le P. Salin pour les 450 ans du lycée Louis-le-Grand

Le préjugé a la peau dure, dans certains établissements jésuites actuels : le principal ressort de la pédagogie jésuite serait la culture de l’élitisme et l’incitation à « l’excellence ». Chaque élève serait constamment incité à figurer en tête de classe, ou du moins dans le peloton de tête. Et il semblerait qu’à Louis-le-Grand aussi, on s’interroge aujourd’hui sur les vertus pédagogiques de l’excellence. On fera d’abord remarquer que les mots excellence et exceller (ou leurs équivalents) ne se trouvent jamais sous la plume de saint Ignace. Ce n’est pas l’excellence, le meilleur, le plus parfait qu’il demande de rechercher en toutes choses, dans les Constitutions de la Compagnie de Jésus comme dans les Exercices spirituels ou dans sa correspondance, mais « ce qui paraîtra meilleur », « un meilleur service », « ce qui aidera davantage ». Ignace n’use pratiquement jamais du superlatif (maximum, optimum, le plus, le meilleur) mais du comparatif (magis, plus, davantage), sauf lorsqu’il s’agit de l’obéissance jésuite qui, elle, doit dépasser celle des autres ordres religieux. La devise de la Compagnie n’est pas Ad maximam Dei gloriam (Pour la plus grande gloire de Dieu), mais Ad majorem Dei gloriam (qu’il faudrait traduire par : « Pour la gloire plus grande de Dieu » ou « Pour une plus grande gloire de Dieu »). Ce recours systématique au comparatif ne repose pas seulement sur un sens aigu de la faiblesse humaine et donc le souci pédagogique de ne pas décourager les bonnes volontés en proposant d’emblée un idéal d’excellence inatteignable, gros de cruelles déconvenues. Il correspond surtout, semble-t-il, à la logique de l’homo viator, du chrétien en route vers l’état de gloire et qui doit progresser pas à pas. Il correspond aussi à la logique du désir humain, toujours en quête de « davantage » mais jamais saturable.

Quand on en vient au terrain de la pédagogie, on fait le même constat. Le mot et la notion d’excellence individuelle (être le premier ou au top) sont absents de la Ratio studiorum et des normes pédagogiques anciennes. On y voit que chaque élève est invité à toujours progresser, à essayer de faire un pas de plus, à tirer le meilleur parti possible de ses talents, mais que la notion de comparaison avec les autres n’est pas vraiment obsédante. Cela dit, les pratiques pédagogiques comme la notation et le classement des élèves, la distribution des prix en fin d’année, les concours d’éloquence ou de quiz (comme on dit aujourd’hui), les expositions artistiques, les représentations théâtrales et musicales, les ballets, toutes ces manifestations solennelles auxquelles étaient conviés les familles et le public urbain, toutes ces pratiques plus ou moins ludiques, ne pouvaient pas ne pas entraîner la mise en valeur des individus, des formes de vedettariat.

Sur ce point, on oppose volontiers à la pédagogie jésuite les « petites écoles » jansénistes, qui se sont organisées, un siècle plus tard, autour des Messieurs de Port-Royal. Elles bannissaient en effet ce genre de manifestations, qui faisaient le jeu des passions les plus haïssables, et donc le jeu du diable ! Mais il faut souligner que les petites écoles jansénistes n’ont été que des laboratoires pédagogiques minuscules et éphémères. Elles ont réuni quelques dizaines d’élèves au plus, et dans des conditions culturellement très privilégiées, alors que les effectifs normaux de Louis-le-Grand variaient entre 2 000 et 2 500 élèves.

En tout état de cause, l’esprit dans lequel les jésuites encourageaient la réussite, se retrouve bien dans ce propos du grand pédagogue que fut le P. de Jouvancy, à Louis-le-Grand, au XVIIe siècle. Il recommandait au maître d’être « moins généreux de punitions que de louanges ». Il s’agissait de découvrir et de signaler les qualités que chaque élève cache en lui-même, et de voiler quelque temps les défauts qu’il étale. En somme, une pédagogie de l’encouragement, plus que de la sélection et de l’élitisme primaire.

Comment expliquer, dès lors, le fatal lieu commun sur l’élitisme jésuite, la culture de « l’excellence » ?

A mon avis, la notion d’excellence au sens moderne du mot (être le meilleur ou parmi les meilleurs – obsession typique de « l’individualisme démocratique » tel que l’a génialement deviné Tocqueville) a commencé à se faire jour dans les collèges de la « nouvelle Compagnie », c’est-à-dire dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Il faut souligner au passage que la situation et la pédagogie de ces établissements furent largement infidèles à la tradition ancienne. Le contexte historique les invitait à se couler dans le modèle pédagogique général. Soulignons notamment la scolarité payante, qui créait une sélection par l’argent ; le privilège accordé à l’internat ; l’importance de l’enseignement magistral, au détriment de l’activité des élèves ; le bachotage ; les heures d’études interminables où l’on s’ennuie ; la tyrannie des pions, etc.

C’est dans ce contexte que s’est imposée, à mon sens, la notion d’excellence. En effet, chaque trimestre, l’élève recevait deux notes globales : une note dite de « diligence » (moyenne des leçons et des devoirs) et une note dite d’ « excellence » (moyenne des compositions ou devoirs sur table). Les besogneux ne pouvaient guère réussir qu’en diligence, les élèves brillants dans les deux. D’où le privilège de l’excellence.

Ces performances étaient rendues publiques une ou deux fois par trimestre, lors d’assemblées solennelles (les « proclamations ») qui réunissaient tous les élèves face au corps professoral entourant le P. Recteur. Celui-ci remettait aux meilleurs, qui s’avançaient dans l’allée centrale en rougissant de plaisir ou de fausse humilité, de prestigieux bristols. A la fin de l’année, lors de la distribution des prix, il y avait le prix d’excellence et le prix de diligence. Le plus prestigieux était évidemment le premier. Mes contemporains et moi-même avons encore connu ces pratiques dans les années cinquante. Il m’est difficile de savoir jusqu’à quel point nous en avons été traumatisés.

Dominique Salin sj