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Éduquer avec la sagesse et la vision des indigènes

Après avoir cheminé près de 25 ans avec les populations indigènes boliviennes, j’ai clairement compris que la cause principale de leur exclusion réside dans leur accès à l’éducation. Il ne s’agit pas uniquement d’un accès physique qui dans de nombreux cas a été plus ou moins résolu. Il s’agit surtout de savoir comment apporter l’éducation à des populations qui vivent dans des situations et des contextes différents de ceux où ont été formulés les plans d’éducation.

Fe y Alegria s’est posé le problème dès le début. Cette œuvre éducative qui fut créée par le jésuite José Maria Velas dans les années 50, a pour objectif d’offrir une éducation de qualité aux secteurs sociaux exclus et dont les moyens sont limités. Ce fut cette première institution qui poussa son fondateur à entreprendre un travail de caractère social dans un des quartiers pauvres des plaines de Caracas, pour devenir ensuite le pionnier et le défenseur de ce qu’aujourd’hui nous nommons le droit universel à l’éducation.

Fe y Alegria est actuellement présente dans 19 pays d’Amérique latine et des Caraïbes, avec plus d’un million et demi d’étudiants. Il s’est également étendu en Europe où il travaille avec les émigrants et il rencontre un grand succès dans certains pays de l’Afrique centrale.

Bien que la méthodologie soit commune, la façon dont Fe y Alegria s’est développé dans différents endroits varie, obtenant des réponses spectaculaires dans certains cas, grâce à des conventions collectives établies avec les gouvernements. Dans d’autres pays, où l’État se considère comme l’unique responsable de l’éducation formelle et ne permet pas l’ingérence d’autres institutions, d’autres formes d’éducation se sont développées – avec des adultes, des jeunes à risque, handicapés – dans le cadre de ce que l’on nomme éducation informelle.

Il faut souligner que l’intuition originale du Père José Maria Velaz, « offrir une éducation gratuite, mais de qualité aux secteurs dont les ressources sont limitées », correspond clairement à l’idée initiale de Saint Ignace, lorsqu’il créa les premiers collèges de la Compagnie auxquels il permettait d’établir des fondations pour leur entretien, de telle sorte qu’ils puissent offrir une éducation gratuite à ceux qui en avaient besoin.

L’intuition originelle de Fe y Alegria ne coïncide pas seulement avec l’idée fondamentale de la Compagnie. Son épistémologie, qui se base avant tout sur le « ratio studiorum », ultérieurement enrichi et adapté à la philosophie et aux idées des penseurs de notre temps, comme Paulo Freire, affronte l’éducation en classe d’une façon très différente de celle qui était pratiquée traditionnellement dans les écoles de nos pays. Il s’agit d’une éducation basée sur le dialogue avec l’élève, qui s’efforce de développer l’esprit critique et la croissance intégrale de la personne, non seulement du point de vue de ses compétences, mais aussi de ses valeurs.

Cette éducation liée au contexte, au peuple et à la culture, est fournie conjointement par les éducateurs, les directeurs, les élèves, les pères et les mères de famille et les autorités communautaires. Elle est orientée vers le développement personnel et communautaire, mais également vers la transformation sociale, c’est-à-dire que Fe y Alegria possède un objectif éducatif basé sur « l’éducation populaire ».

Une conséquence directe de cette institution initiale a été l’intégration du concept d’éducation inclusive dans la méthodologie de Fe y Alegria. Cala signifie que l’éducation doit toucher tous les secteurs de la population, y compris les secteurs qui pour un motif ou un autre – physique, d’emplacement, de langue ou de culture – ont été exclus des systèmes d’enseignement scolaires classiques. L’hypothèse de base est que l’école doit s’adapter à l’élève et non le contraire.

Mais l’éducation doit également être pertinente et qualitative, orientée vers la reconnaissance et la revalorisation des connaissances, des savoirs, des valeurs, des langues des cultures présentes et vives sur notre territoire.

Ce fut en adoptant ce point de vue de l’éducation inclusive que la proposition de Fe y Alegria s’est étendue aux secteurs de la population hors du système. Mais, chacun de ces secteurs exigeait l’élaboration d’un programme d’étude et d’une méthode d’apprentissage adaptée aux caractéristiques des différents élèves.

C’est ainsi que Fe y Alegria a élaboré des programmes d’éducation interculturelle bilingue pour les populations autochtones et migrantes.

Ces expériences initiales furent sans aucun doute, celles qui suscitèrent chez Fe y Alegria la préoccupation de développer un programme d’éducation pour les populations autochtones.

Mais au bout de quelques années, Fe y Alegria se rendit compte que bien que dans certains pays, le thème de l’éducation interculturelle bilingue ait été pratiqué avec un certain succès, en dehors de la langue, peu d’efforts n’avaient cependant été faits pour incorporer dans l’éducation d’autres thèmes qui sont d’importance vitale dans le cas de populations qui maintiennent et pratiquent un ensemble de traditions, qui doivent adapter leur monde de valeurs qui sont parfois incompatibles aux contenus, méthodologies et valeurs de l’éducation classique unificatrice.

Conscients de cette faiblesse, un diagnostic de base fut établi en 2010, en vue de déterminer quelle était l’importance de la présence des écoles de Fe y Alegria dans les territoires comptant une population en majorité autochtone.

À la suite du sondage, nous fûmes surpris de réaliser que la présence des autochtones était supérieure à celle que nous avions prévue. Ces chiffres ont été obtenus, malgré le fait que, comme cela arrive fréquemment dans ce type d’enquête, le dénombrement n’ait pas été complet, car certains pays ne possèdent pas d’informations précises. Les données enregistrent 129 centres éducatifs qui sont fréquentés par plus de 55 000 élèves autochtones qui étaient éduqués dans leurs propres langues et cultures par des professeurs d’origine culturelle semblable à la leur.

On a également constaté que l’arrivée dans des zones indigènes n’a pas toujours été planifiée à l’avance, et qu’il n’existait pas toujours une relation entre le pourcentage des populations autochtones du pays et notre présence dans certains lieux déterminés.

Cet ensemble de constatations nous poussa à réfléchir à la nécessité de concevoir un système d’éducation pour ces élèves qui devait être différente de celui qui avait été proposé jusqu’alors. C’est avec cet objectif que fut créée une commission internationale, à laquelle participèrent les délégués des pays de la Fédération internationale de Fe y Alegria – Bolivie, Pérou, Guatemala, Panama et Honduras – qui avaient le plus d’expérience dans ce type d’accompagnement des populations autochtones.

La proposition éducative, qui au début ne concernera que le niveau du primaire, sera construite avec le titre «  Fe y Alegria Indigena  » et sauvegardera durant son parcours quotidien avec des groupes de cultures autochtones, l’expérience de ces cinq pays. Elle a pour intention non seulement de récupérer et revaloriser l’identité de chaque culture indigène, mais aussi de valoriser leurs savoirs, leurs connaissances, leurs méthodes et pratiques éducatives qui ont servi à transmettre les connaissances et obtenir une formation communautaire intégrale. Ceci permet d’articuler l’éducation fournie aux populations autochtones avec des programmes « traditionnels ».

Les informations concernant la réalité socioculturelle de la population locale de chaque contexte furent recueillies, en mettant l’accent sur des aspects comme : la culture, les coutumes, les repas typiques, les danses, les tissus, les rituels, la biodiversité, le patrimoine archéologique, le patrimoine historique, la connaissance des langues et les autres éléments propres à chaque contexte qui font partie de la vision cosmique indigène.

Les informations étaient rassemblées avec la participation de la communauté, car nous étions convaincus que cela était l’unique moyen de découvrir quels étaient leurs centres d’intérêt, les méthodes qu’ils utilisaient pour transmettre les connaissances et les connaissances capitales qu’ils devaient transmettre. L’équipe a donc élaboré une méthodologie basée sur le dialogue permanent avec la population autochtone.

Les différents groupes culturels – Tolupán et Garifuna du Honduras, Quechua du Pérou et de la Bolivie, Ch’orti et Quiche du Guatemala, Ngäbe du Panama et Guarani de la Bolivie – participèrent au processus avec ceux que les équipes de Fe y Alegria avaient accompagnés de longue date dans les pays qui faisaient partie du programme.

Le processus impliquait la participation des différents secteurs de la communauté éducative – anciens, leaders, autorités, pères, jeunes et enseignants – pour obtenir un programme et une méthodologie éducative qui incorporent les demandes et les caractéristiques culturelles propres à chaque nationalité, ainsi que la compréhension du processus éducatif dans des populations culturellement différentes.

L’interprétation se fit avec la participation des leaders, des sages et des anciens des communautés, pour réfléchir avec eux sur l’éducation qu’ils exigent, car ils considéraient que les connaissances sur la culture et la réalité sociale étaient essentielles à l’éducation qu’ils désiraient pour leurs enfants. Cette façon particulière d’affronter le problème, en étroite relation avec la communauté éducative, provenait de l’expérience proposée par Fe y Alegria durant les processus d’éducation interculturelle bilingue, pratique désormais bien consolidée.

D’après nos expériences, 2 668 étudiants, 520 pères et mères de famille, sages et leaders des communautés et 200 enseignants ont participé à ce projet dans l’ensemble des pays de l’intervention.

Tableau décrivant les principales activités du programme

Programme intégral dans toutes ses dimensions

  • Diagnostic participatif du contexte culturel des populations autochtones (pratiques et traditions)
  • Identification des nécessités éducatives spécifiques à chaque communauté.
  • Programmes régionalisés et/ou diversifiés, correspondant au contexte culturel. Application des programmes en classe.
  • Élaboration d’un Projet éducatif institutionnel (PEI) EIB (Education interculturelle bilingue)

Gestion éducative participative

  • Identifier le profil des responsables
  • Renforcer l’éducation scolaire

Participation communautaire

  • Renforcer l’organisation de la communauté à l’intérieur de la population autochtone.
  • Renforcer les pratiques culturelles propres.
  • L’école a un impact sur la communauté et fait partie de la communauté.

Formation enseignants

  • Identifier les nécessités de formation pour mettre en œuvre l’EIB
  • Définir le profil de l’enseignant pratiquant l’EIB
  • L’enseignant doit être né dans la communauté sociale ou se sentir en affinité avec elle.
  • Mettre en œuvre le cours de formation et/ou de perfectionnement de l’enseignant

Recherches et élaboration de documents didactiques cohérents

  • Faire des recherches sur les savoirs locaux (vision cosmique, coutumes, traditions). Les incorporer dans les sessions des classes pour que les élèves connaissent leur culture. Le succès de cette activité dépend de la participation active des enseignants, des élèves et des pères de famille.
  • Déterminer des directives pour l’élaboration de documents didactiques.
  • Élaborer des documents didactiques (textes, cahiers, etc.) conformes au diagnostic sociolinguistique des élèves pour leur langue maternelle et leur seconde langue.

La compréhension de ces questions nous a conduits à identifier une proposition éducative bilingue intra et interculturelle, avec des composantes d’intervention construites du point de vue de chacune des cultures participant au projet, garantissant ainsi que la proposition éducative répond à la conception qu’avaient les populations autochtones de l’éducation qu’elles désiraient.

Un des premiers résultats de la proposition éducative a été la construction d’un programme intégral qui peut être appliqué dans les écoles locales. Dans certains cas, comme celui de la Bolivie, l’exécution est facilitée, car officiellement on reconnaît l’existence d’un programme destiné à l’ensemble des élèves avec des contenus de base, d’un second programme régionalisé et d’un dernier qui est diversifié et qui inclut les aspects que la communauté éducative considère comme importants.

Une fois l’enquête et le dialogue portés à terme, le défi consiste à appliquer le nouveau programme et sa méthode d’enseignement expérimentale, au moins dans deux écoles de chacune des nationalités qui ont participé au processus. Pour cela, il faudra former des enseignants afin qu’ils comprennent pleinement le programme et sa méthodologie qui consiste fondamentalement en des classes ouvertes.

Rafael García Mora, sj, Directeur National Fe y Alegría, Bolivia

Original espagnol, traduction Elizabeth Frolet